César de Saussure – Une descente du Rhin en 1725

Au début du XVIIIe siècle, un groupe de personnes du Pays de Vaud entreprend la descente du Rhin jusqu’à Rotterdam par le bateau qui part chaque printemps du lac de Neuchatel, à Yverdon. Le voyage dure 4 semaines.
Parmi ces personnes se trouve César de Saussure, un Jeune gentilhomme de Lausanne. Celui-ci nous a laissé le récit de ce périple.

César de Saussure est né ã Lausanne le 12 juin 1705 au sein d’une très ancienne famille vaudoise. Son père François-Louis de Saussure était pasteur à Montricher, où il mourut en 1724. On ne sait pas grand chose de sa jeunesse, de ses études. Lorsqu’en 1725 il entreprend la descente du Rhin afin de se rendre en Angleterre, il a à peine 20 ans.
Ses lettres montrent qu’il était « doué d’un esprit curieux et observateur ; habile à saisir le fort et le faible des hommes et des choses, il enregistre avec discernement et sans parti pris les événements dont il est le témoin et porte sur eux un jugement éclairé » (1).

Il voyagea beaucoup en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre, au Portugal, à Malte, en Italie en Turquie. Un long séjour (1730 — 1739) qu’il fit en Turquie le fit surnommer « le Turc ».
Les « Lettres de Turquie » (1730 – 1739) » parurent en 1909 à Budapest, en texte original en français et traduction hongroise (379 pp.).

Il prit goût aux études historiques, peut—être sous l’influence de son beau-père, le second mari de sa mère, le professeur Abraham Ruchat, considéré comme « le père de la science historique dans la Suisse française”. César de Saussure rédigea une « Histoire de France depuis Mérovée jusqu’à la mort de Louis XV » et une « Histoire de la Suisse depuis les origines jusqu’aux troubles de Neuchâtel en 1768 » (inédites).

C’est en 1742 que César de Saussure entreprit de rédiger le récit de ses grands voyages, sous forme de lettres à sa famille, à partir de ses notes de voyage. « J’ay toujours eu pour maxime, dit notre auteur, de jeter sur le papier les faits les plus remarquables, et ce qui m’est arrivé de plus singulier. J’ai principalement observé cette méthode dans mes voyages, de sorte qu’à mon retour dans ma patrie, j’avais nombre de feuilles volantes et de petits cahiers où étaient mis sans ordre des descriptions de villes, des relations de divers événements, et de ce que j’avais vu de plus curieux dans les pays étrangers » . Ces lettres formaient trois gros volumes manuscrits.
« Plusieurs personnes, poursuit César de Saussure, me conseillèrent de les faire imprimer, mais je n’ai jamais eu la démangeaison d’augmenter le nombre des mauvais autheurs et des livres ennuyans dont nous sommes innondés »
Cependant on se passait ces manuscrits de main en main dans la bonne société à Berne, à Genève, à Lausanne et plusieurs autres villes du Pays de Vaud ». Voltaire en prit connaissance, et trouva l’ouvrage « amusant et utile » (12 février 1756).

Une traduction partielle du premier volume de ses « Lettres de voyages », faite par Mme Annie van Muyden-Baird, parut à Londres en 1902 sous le titre « А foreign view of England in the reigns of George I and George II : the letters of Monsieur César de Saussure to his family », publié par John Murray (384 pp,).
Une édition originale parut en 1905 (390 pp.). Cette édition reproduit la copie que fit César de Saussure en 1765, à l’intention de ses deux filles Henriette et Isabelle, issues de son mariage avec Françoise Gaulard.

La descente du Rhin à laquelle participa César de Saussure se situe entre le 11 avril (départ d’Yverdon) et le 5 mai 1725 (arrivée à Rotterdam). De Rotterdam César de Saussure se rend à Londres, sur « une sloupe angloise » et arrive à la Tour de Londres le 20 mai, « après avoir été un mois et quatorze jours en route depuis Lausanne » ·

On pouvait donc naviguer à cette époque depuis Yverdon jusqu’en Hollande. Le voyage de César de Saussure en 1725, se place dans le cadre d’un voyage pour le transport des passagers, organisé une fois l’an, au printemps, par les bateliers d’Yverdon, à l’aide d’une grande barque pontée, « jusqu’à la mer » (3).

D'autres voyageurs...

Ainsi en 1729, Louis-A. Haldimand, prend le bateau au départ d’Yverdon et s’arrête à Strasbourg, d’où il repart avec le voyage de l’année suivante, pour Londres, via Rotterdam.

Jean-Jacques Rousseau
Thérèse Le Vasseur

Jean-Jacques Rousseau, au moment de se réfugier en Angleterre, en décembre 1765, envisage de faire venir, pour le rejoindre, Thérèse et ses meubles, par bateau, sur le même itinéraire, afin de lui éviter tracas et fatigue. Nous conviendrons, écrit-il à son ami du Peyron le 30 novembre 1765, des envois que vous pourrez me faire tous à la fois par le bateau qui part tous les printemps d’Yverdon, et je pense que Mademoiselle Le Vasseur pourra venir par la même voie ». Mais Thérèse ne voulut pas attendre aussi longtemps, et elle partit par la route au début de janvier (1766), sans attendre le départ du bateau, par Besançon et Paris.

Une carte de la Suisse, publiée par Grasset, libraire à Lausanne, en 1767, indique dans l’avertissement : « On peut naviguer jusques dans l’Océan depuis Coire aux Grisons, depuis Cossonay au Pays de Vaud, depuis le canton d’Uri et depuis Wallestat dans le comté de Sargans » (cité par P.L. Pelet).

Rappelons que c’est le premier de ces itinéraires, par la Limmat, qu’empruntèrent les Zurichois, lors de leur célèbre descente du Rhin jusqu’à Strasbourg, en 1575, avec leur bouillie de millet, encore toute chaude après 18 heures de navigation.

Ainsi des rivières que l’on considère nos jours comme des torrents, où se risquent seuls les sportifs amateurs de kayak, constituèrent-elles de réelles voies navigables souvent jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Rappelons que le Canal d’Entreroches, dont les travaux débutèrent en 1635, oeuvre d’Elie Gouret, entre le lac de Neufchâtel et le lac de Genève, était destiné à désenclaver la Suisse vers le Rhône et la Méditerranée. Les travaux du versant Sud, par la Venoge, ne furent jamais achevés.

César de Saussure participe donc en quelque sorte à un voyage organisé. La barque peut recevoir une vingtaine de personnes, qui ne se connaissent pas, en principe. Les présentations des personnes de son groupe, César de Saussure dit : « Il y avait plusieurs autres passagers qui n’étaient pas de notre troupe ».
On fait escale chaque soir, on s’arrête en cours de route, si le batelier y consent, on visite les grandes villes. On verra que le gîte et le couvert ne sont pas toujours des plus convenables. Sur le Rhin les nombreux péages entravent la navigation.

Précisons un peu, enfin, que le trajet entre Yverdon et le Rhin, n’est pas toujours très explicite sous la plume de César de Saussure.
Le voyage commence à Yverdon, par une navigation à la voile sur le lac de Neuchâtel. On passe ensuite dans le lac de Bienne par la section canalisées de la Thièle, de 4 km de longueur environ. Cette navigation lacustre n’offre pas de difficultés.

Un canal de navigation avait bien été construit en 1646 entre le lac de Neufchâtel et l’Aar, sur une quinzaine de kilomètres, court-circuitant le canal de la Thièle, pour faciliter les relations avec Berne : le canal d’Aarberg. Mais dès 1663 il était impraticable, et en 1725 nos voyageurs utilisent donc le passage traditionnel.
Au sortir du lac de Bienne, à Nidau, le parcours se poursuit sur la Thièle, qui se jette dans l’Aar peu avant Büren.
Nos voyageurs naviguent alors sur l’Aar jusqu’au Rhin, passant par Solothurn (Soleure), Wangen, Olten, Aarau. Brugg (Brouk), Bibersheim, Klingenau et Waldshut. Ce voyage se poursuit ensuite sur le Rhin et le Nederrijn, le Lek, aux Pays-Bas, jusqu’à un village peu à mont de Rotterdam.

Dans l’attente du départ de leur vaisseau, César de Saussure et un autre voyageur, vont visiter Delft et la Haye, à l’aide des bateaux à passagers des services réguliers hollandais.
Les voyageurs s’embarquent enfin pour l’Angleterre le 12 mai et arrivent à Londres le 20, non sans avoir subi les tracasseries des douaniers !
« Mais ce fut pis encore, nous dit César de Saussure, quand ils vinrent vers un capitaine français réfugié au service du roi d’Angleterre, qui parlait parfaitement l’anglais, de même que sa mère et ses deux sœurs qui avaient passé la mer avec nous. Les douaniers s’étant aperçus que cet officier avait quelque chose de gros dans ses culottes, y portèrent hardiment les mains, et en sortirent un paquet de dentelles de Flandre. Ils eurent ensuite l’effronterie de mettre les mains entièrement sous les jupes de sa mère et de ses sœurs ; il est vrai qu’ils ne les retirèrent pas vides, car ils y trouvèrent encore quelques autres paquets de dentelles, qu’ils gardèrent ».

Canaletto, London, the Thames with View of the City and St. Paul’s Cathedral, 1747